RdV#11 • L’invitée



Hélène Fillières,  
un certain bonheur d’actrice
 

Par Antoine Couder. Photos Ola Rindal. Réalisation Kanako B. Koga.

 
C’est une actrice à la fois discrète et surprenante qui sait donner tout son sens à ce que l’on appelle curieusement une comédie dramatique. Dans Coupable, le nouveau film de Laetitia Masson, Hélène Fillières joue dans un demi-silence, romantique et obstinée, distillant un soupçon d’ironie dans la cruauté de tous ces amours qui finissent mal sans jamais avoir vraiment commencé. Rencontre.

« Je suis devenue actrice. Cet acte répondait 
à une nécessité, je veux dire, ce n’est pas 
simplement jouer, ça a à voir avec la timidité »

 
   On l’a d’abord croisée dans l’ombre, pour une première rencontre au fond d’un bar vide, une fin d’après-midi de cet hiver morne et parisien alternant pluie froide et brutal réchauffement. Hélène en manteau d’éternelle étudiante, se parlant parfois à elle-même puis se lâchant dans des accès de vérité inattendus. Cigarettes et mots choisis, au plus près du ressenti. Impression d’avoir interviewé une femme à la fois têtue et sincère, une sorte d’écrivain déguisée en actrice.

    Quelques jours plus tard, on la retrouve en pleine lumière, aux prises avec l’objectif d’Ola Rindal dans une robe verte qui souligne davantage encore son étrange beauté. Pas impudique, mais sans réserve, comme pour dire qu’il n’y a rien d’autre à regarder que ce que l’on voit déjà. C’est d’ailleurs ainsi qu’Hélène a commencé – en semant le trouble sur les plateaux du cinéma français d’auteur. On la découvre, d’abord très jeune, et puis juste jeune, fille réservée baladant sa silhouette longiligne chez Christine Pascal (Adultère [mode d’emploi], 1995), Pascal Bonitzer (Encore, 1996), Tonie Marshall (Vénus beauté [institut], 1999), ou Pascale Ferran (Lady Chatterley, 2006). Elle devient peu à peu cette « fille qui a un truc »… Ce truc de plus en plus indéfinissable à mesure qu’elle s’affirme comme une comédienne de premier plan dans des films qui deviendront des références : Aïe (2000), de sa sœur Sophie, Reines d’un jour (2001), de Marion Vernoux, et cette sorte d’ovni tendre et loufoque, Un homme, un vrai (2003), d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu.

    Sans s’en rendre compte, Hélène est devenue actrice en ne renonçant jamais à s’en contenter, écrivant ses premiers scénarios en tournant coup sur coup deux productions télé – Mafiosi, avec Éric Rochant, et Sous les vents de Neptune, un roman de Fred Vargas adapté par Josée Dayan. Elle est surtout l’héroïne principale du nouveau film de Laetitia Masson, Coupable, où elle campe un personnage de femme fatale présumée coupable, qui circule à vélomoteur dans les marécages du fantasme masculin, au fin fond d’une France précaire d’un désir qui voit l’amour dans les yeux de la mort de l’autre. Coupable, d’accord, mais de quoi exactement ?


Antoine Couder : Vous dites avoir longtemps hésité avant de choisir ce métier, avoir passé pas mal de temps dans ce que vous appelez ce « dialogue intérieur », à aller et venir, à douter. À quel moment vous êtes-vous vraiment sentie devenir actrice ?
Hélène Fillières : Ça s’est imposé à moi lorsque j’ai tenu un rôle principal. C’était en 2000 dans Aïe, le film de ma sœur, Sophie. J’ai ressenti beaucoup de plaisir à tenir sur la longueur d’une histoire, c’était autre chose que de juste jouer une scène. Je suis entrée là-dedans et ma vie a changé, je suis devenue actrice. Cet acte répondait à une nécessité, je veux dire, ce n’est pas simplement jouer, ça a à voir avec la timidité. Si j’ai persisté, c’est que cela m’apportait beaucoup, bien plus qu’une psychanalyse, par exemple.

Antoine : Ainsi, vous avez avec votre sœur une histoire de cinéma ?
Hélène : Sophie est ma sœur aînée, et je me souviens parfaitement que j’avais très envie de lui plaire. J’avais 8 ans, elle 15, et j’étais si flattée qu’elle s’intéresse à moi, qu’elle me confie ses secrets. J’étais admirative car elle était le modèle de la famille : elle faisait du cinéma, elle était brillante, drôle… J’adorais et en même temps, ça m’inhibait. Je ne peux pas nier que cette situation a influé sur mon désir d’être actrice, mais le déclic aurait aussi bien pu être provoqué par quelqu’un d’autre, Marion Vernoux par exemple, avec qui j’ai tourné Reines d’un jour (2001, ndlr).

Antoine : En même temps, vous vous tenez à l’écart du « monde » des acteurs. Vous dites que parfois, vous hésitez à trop les fréquenter.
Hélène : C’est vrai, et j’ai tort. C’est un métier qui peut vous rendre malade parce qu’il se réduit parfois au « moi je ». Un univers ultranarcissique. Et c’est normal ; quand on veut faire ce métier, il vaut mieux être narcissique. Je ne me sens pas comme ça, plutôt quelqu’un d’ultranormal.

Antoine : Vous, ultranormale ? Vous faites l’effet strictement inverse ; une personne ultradifférente qu’on ne peut réduire à son statut d’actrice. D’ailleurs, on le ressent physiquement, on ne sait pas où vous situer…
Hélène : Il y a quelques années, ma sœur, encore elle, a réalisé un film qui n’a pas fait plus de 5 000 entrées, Grande petite (1993, ndlr). J’adore ce titre, c’est exactement comme ça que je me vois.

Antoine : Effectivement, vous avez gardé un côté ado.
Hélène : Je suis la dernière d’une famille de trois enfants et je suis longtemps restée le bébé. Aujourd’hui, j’ai 35 ans et je le suis beaucoup moins (rires). Je suis soulagée, j’ai longtemps souffert de ce côté « jeune fille ». Quand j’ai commencé ma carrière, j’étais ce genre-là… anorexique (elle balaie l’air devant elle). J’étais très maigre, diaphane, avec un air perdu. Je souffrais de l’allure qui se dégageait de moi, c’était tellement en contradiction avec ma force intérieure, avec mon caractère, tous les trucs que j’ai aujourd’hui. J’ai cessé d’être une jeune fille en m’acquittant de ces problèmes. C’était il y a longtemps, je suis bien contente d’être devenue une femme, mûre, et que ça se voie. Je trouve ça chiant d’avoir l’air trop fragile, surtout dans ce métier.

Antoine : L’époque où vous étiez mannequin ?
Hélène : C’était il y a dix ans, j’étais encore à la fac. J’ai fait ça par hasard, c’était marrant en amateur. Très loin du métier en lui-même avec les agences et tout ça… c’est horrible. Je le faisais, j’arrêtais, je recommençais… C’était compliqué. Je me disais, c’est pas possible, pourquoi tu fais ça ? C’est un job tellement humiliant, ça détruit totalement le charme et la beauté de la photographie.

Antoine : Alors, vous avez dû détester la séance photo pour Rendez-vous magazine…
Hélène : Au contraire ! Quand ça se passe avec des gens comme Mark Borthwick ou Ola Rindal, ça devient magique, surtout quand ça se fait un peu à l’arrache. C’est génial de se retrouver avec quelqu’un qu’on ne connaît pas dans une situation aussi intime. Ça devient un jeu, on a presque envie de rigoler… J’adore cette conscience d’être à deux et de faire quelque chose qui a à voir avec la beauté. Parce que ce n’est pas vous qui êtes belle, c’est la chose que vous faites avec l’autre. Et puis, la photo reste une expérience très désinhibante. Ça m’a appris à jouer avec une caméra, à ne pas faire comme si j’étais filmée.

Antoine : C’est tout vous, cool mais super exigeante. Sympa, mais faut pas trop vous chercher…
Hélène : Ah oui ?

Antoine : C’est ce qu’on dit souvent de vous.
Hélène : Ah… Vous savez, je n’ai aucune certitude, je cherche surtout à questionner les choses, et à me questionner moi-même. J’aime l’argumentation, les gens qui peuvent me faire changer d’avis. En fait, j’aime la conversation, qu’on m’écoute parce que j’écoute… Faire entendre ma parole pour qu’elle fasse rebondir l’autre.

Antoine : Comment vous voyez-vous en tant qu’actrice ?
Hélène : Je suis réservée, c’est sûr, et discrète dans le jeu. Je lutte contre l’hystérie… En même temps, je suis une rigolote. Disons que je me situe quelque part entre Catherine Deneuve et Sabine Azéma.

Antoine : Que voulez-vous dire par « lutter contre l’hystérie » ?
Hélène : Je parle en général ; je retiens les choses pour ne pas dire des mots que je regretterai ensuite. Je contrôle ce qui risque de déborder. C’est comme un monstre à l’intérieur, enfin, c’est une image. Ce serait comme un paquebot qui coule.

Antoine : C’est-à-dire ?
Hélène : L’hystérie féminine est l’état qui m’insupporte le plus, sans doute parce que ça me fait peur. Tous ces flots de parole non retenus, ça me dégoûte… Je sais bien que c’est à la mode de faire sa dingue, mais ce n’est pas mon truc.

Antoine : Vous jouez le personnage principal du film Coupable, de Laetitia Masson, qui sort ce mois-ci. Qu’avez-vous envie de dire sur cette expérience ?
Hélène : Laetitia a une façon très personnelle d’être inspirée par ses héroïnes. Elle se laisse porter et c’est très doux, magnifique. Elle est une sorte de peintre. C’est drôle parce que j’avais déjà tourné avec elle dans son premier moyen métrage, je jouais un personnage qui me ressemblait beaucoup. Et aujourd’hui, c’est pareil, je me retrouve complètement dans mon rôle ; c’est tout mon portrait, l’histoire de cette fille qui cherche l’amour.

Antoine : Vous voulez dire, ce personnage de femme fatale ?
Hélène : Oui, sur le coup, je n’y avais pas pensé et puis, peut-être… J’en ai parlé avec Laetitia. On se dit qu’il y a sûrement de ça (elle sourit).

Antoine : On a quand même l’impression d’assister à quelque chose de politique, comme si le film arrivait à montrer en images les mécanismes de la domination qui pèse sur les individus.
Hélène : C’est un film âpre qui fait le pari de sortir de la narration classique. Laetitia a dû se battre pour ça, pour rester ferme dans le propos. Pour moi, c’est important de pouvoir faire des films comme Coupable, qui échappent à la pensée réactionnaire, à cette façon de fonctionner dorénavant en France. À tout ce qui concourt à créer du bien-pensant.

Antoine : Mais finalement, pourquoi faites-vous ce métier aujourd’hui ?
Hélène : Jeanne Moreau disait quelque chose comme : « Avec chaque metteur en scène, j’ai appris un truc. » Je pense que j’ai la même idée. Quand un réalisateur est capable d’expliquer le sens de la scène que vous allez jouer, c’est hyper réjouissant car vous comprenez ce que vous faites. Si je suis actrice, c’est pour vivre une sorte d’expérience philosophique. J’ai adoré tourner avec Pascale Ferran (Lady Chatterley, 2006, ndlr), parce qu’elle est très précise dans ses axes de direction. Elle sait ce qu’elle veut et c’est agréable de travailler avec des gens comme elle, ceux qui ont des certitudes. Il en va de même avec Frédéric Videau (Variété française, 2003, ndlr), Josée Dayan (Sous les vents de Neptune, série télé, 2007, ndlr) ou Éric Rochant (Mafiosi, série télé, 2008, ndlr).

Antoine : On sait pourtant qu’il n’y a pas que le métier d’actrice qui vous intéresse. Vous avez traduit Dorothy Parker, écrit et coécrit des scénarios. Aujourd’hui, vous vous lancez dans la mise en scène…
Hélène : Je ne peux pas dire ça, je suis loin d’être une professionnelle. J’ai adapté la pièce La Plus Forte, de Strindberg, pour mon court métrage Mademoiselle Y. J’y joue aux côtés de Jeanne Balibar. Il devrait bientôt être diffusé sur France 3, mais je ne sais pas à quelle heure… (rires) C’est un drôle d’exercice. Être actrice, c’est jouer avec des émotions le temps du jeu, d’une scène. On est maître de rien. En revanche, l’écriture et la mise en scène font appel à plein d’autres choses qui m’attirent. L’année dernière, j’ai commencé à écrire un film et j’ai découvert que c’était très agréable. Or, je ne le pensais pas du tout. J’en écrirai peut-être d’autres ou… je ne sais pas… (plus bas) j’écrirai un livre.

Antoine : Pouvez-vous nous dire quelques mots de ce scénario ?
Hélène : Il s’agit de L’Adversaire, le roman d’Emmanuel Carrère, version « La femme est au courant ». L’histoire d’un homme qui se lance dans un énorme mensonge ; tous ses proches s’en rendent compte, mais ils ne disent rien. Là, le type pète un peu les plombs. Ça parle des concessions que l’on peut faire lorsque l’on aime quelqu’un, de ce que l’amour signifie. Imaginez que votre copain débarque en disant qu’il vient de braquer une bijouterie ; vous n’y croyez pas et puis vous vous dites que s’il veut vraiment que vous soyez dupe, alors, pourquoi ne pas se laisser persuader pour lui montrer à quel point vous l’aimez.

Antoine : Aimer, c’est décider d’y croire ?
Hélène : C’est lâcher du lest, décider d’abandonner une certaine résistance. Aimer, c’est arrêter de ne « pas y croire ». C’est la théorie esthétique que défend Samuel Taylor Coleridge, « The suspension of the disbelief ». C’est ça l’amour, c’est comme le cinéma.


Coupable, de Laetitia Masson, avec Hélène Fillières, Jérémie Renier, Amira Casar, Denis Podalydès. En salles le 27 février.
Sous les vents de Neptune, de Josée Dayan, avec Hélène Fillières, Jean-Hugues Anglade, Myriam Boyer. Diffusion de la saison 1 sur France 2.
Mafiosi, d’Éric Rochant. Prochainement sur France 3.

Assistante réalisation, Héloïse Joneaux.
Maquillage, Anne Guilmard.
Coiffure, Junya Tsukada.